En 2018, l'INRA (Institut National de la Recherche Agronomique, devenu INRAE) a publié une refonte complète de son système d'alimentation des ruminants, trente ans après les tables de référence de 1988. Cette mise à jour, condensée dans l'ouvrage "Alimentation des ruminants" aux éditions Quae, intègre des décennies de recherche sur la digestion ruminale, les profils d'acides aminés, la fermentation des glucides et les interactions entre nutriments. Comprendre ce que contient ce référentiel est essentiel pour tout praticien de l'alimentation bovine en France.
Qu'est-ce que l'INRA et pourquoi ces tables font référence ?
L'INRA est l'organisme public français de recherche agronomique le plus important. Ses équipes spécialisées en nutrition animale (notamment à Theix, Clermont-Ferrand) ont conduit depuis les années 1960 des milliers d'essais d'alimentation sur bovins, ovins et caprins. Les valeurs nutritives des aliments publiées dans les tables INRA sont le fruit de ces mesures directes, avec des protocoles standardisés de digestibilité in vivo, complétées par des méthodes de prédiction validées.
En France, les organismes de conseil agricole (chambres d'agriculture, conseillers privés, coopératives), les logiciels de rationnement agréés et les contrôles de performances bovines se réfèrent tous aux tables INRA. Utiliser un autre référentiel (NRC américain, normes néerlandaises CVB) est possible mais nécessite une conversion et peut introduire des biais significatifs dans les rations.
Ouvrage de référence : "Alimentation des ruminants — Besoins des animaux, valeurs des aliments et recommandations alimentaires pour les bovins, ovins et caprins", INRA, éditions Quae, 2018, 728 pages. ISBN 978-2-7592-2827-3.
Ce qui a changé entre INRA 1988 et INRA 2018
La révision de 2018 n'est pas une simple mise à jour de valeurs. Elle introduit de nouveaux concepts, révise des coefficients fondamentaux et enrichit considérablement les tables d'aliments. Voici les principales évolutions.
| Thème | INRA 1988 | INRA 2018 |
|---|---|---|
| Besoins d'entretien bovins | 0,040 × PV0,75 UFL/j | 0,041 × PV0,75 UFL/j (+2,5%) |
| Besoins en production laitière | Tableau simplifié TB/TP | Modèle continu fonction TB, TP et TS |
| Système protéique | PDI (PDIN/PDIE) | PDI + intégration des acides aminés (Lys, Met) |
| Glucides | Amidon global | Amidon lent / amidon rapide / sucres solubles |
| Fibres | NDF seul | NDF + ADF + lignines + fibres physiquement effectives (peNDF) |
| Bilan minéral | Ca, P, Mg, Na, K | BACA (bilan cations-anions) intégré et détaillé |
| Nb d'aliments dans les tables | ~350 aliments | ~600 aliments + nouvelles cultures (sorgho, triticale…) |
| Vaches hautes productrices | Extrapolation limitée | Modèles validés jusqu'à 50 L/j |
Les nouvelles valeurs des fourrages
Les révisions de valeurs UFL/UFV touchent l'ensemble des fourrages. L'ensilage de maïs voit sa valeur énergétique moyenne légèrement réévaluée à la hausse (+2 à 3 % sur UFL) grâce à de meilleures équations de prédiction à partir des analyses de fibres. Les foins de prairies permanentes et les ensilages d'herbe ont bénéficié d'une meilleure prise en compte de la variabilité selon le stade de coupe.
| Aliment | UFL 1988 (moy.) | UFL 2018 (moy.) | Evolution |
|---|---|---|---|
| Ensilage de maïs (33% MS) | 0,89 | 0,92 | +3,4% |
| Ensilage d'herbe préfané | 0,82 | 0,84 | +2,4% |
| Foin de prairie naturelle | 0,72 | 0,74 | +2,8% |
| Foin de luzerne | 0,79 | 0,81 | +2,5% |
| Tourteau de soja 48 | 1,06 | 1,08 | +1,9% |
| Maïs grain broyé | 1,17 | 1,19 | +1,7% |
Impact pratique : Si vous utilisez encore des tables ou un logiciel basé sur INRA 1988, vos rations sont légèrement sous-évaluées en énergie. Pour une vache à 30 L/j, l'écart peut représenter 0,5 à 0,8 UFL/jour, soit l'équivalent de 1 à 2 kg de concentré. Vérifiez la version des tables utilisées par votre outil de rationnement.
La grande nouveauté : les glucides fermentescibles
C'est l'une des avancées les plus importantes des normes 2018 : la décomposition fine des glucides de la ration en plusieurs fractions aux effets distincts sur la fermentation ruminale. Cette distinction est cruciale pour prévenir l'acidose et optimiser la production laitière.
Amidon rapide vs amidon lent
L'INRA 2018 distingue :
- Amidon rapide : fermenté en 2 à 4 heures dans le rumen. Produit un pic rapide d'acides gras volatils, fait chuter le pH ruminal. Présent principalement dans l'orge, le blé, le triticale.
- Amidon lent : fermenté en 6 à 12 heures. Profil de fermentation plus stable, moins de risque d'acidose. Caractéristique du maïs grain et du sorgho grain.
En pratique, cela signifie que deux rations avec la même quantité d'amidon total mais des sources différentes n'auront pas le même comportement ruminal. Une ration riche en orge est bien plus à risque d'acidose sub-aiguë qu'une ration équivalente à base de maïs grain.
Les sucres solubles
Les sucres (glucose, fructose, saccharose) sont fermentés très rapidement (< 1 heure). Ils sont présents en quantité élevée dans les ensilages d'herbe jeunes (jusqu'à 150 g/kg MS), dans la betterave fourragère et la mélasse. Ils participent à la baisse rapide du pH post-repas et doivent être intégrés dans l'évaluation du risque d'acidose.
La règle des glucides fermentescibles totaux
INRA 2018 recommande de ne pas dépasser 280 g de glucides fermentescibles (amidon + sucres) par kg de MS de ration pour une vache laitière, sous peine d'exposer l'animal à un risque élevé d'acidose sub-aiguë chronique (SARA).
SARA (Sub-Acute Ruminal Acidosis) : Le pH ruminal oscille entre 5,5 et 6,2 pendant plus de 3 heures par jour. Conséquences : dégradation de l'épithélium ruminal, dépression butyreuse, boiteries chroniques (fourbures), baisse d'ingestion. Un des troubles les plus coûteux et les moins visibles en élevage laitier intensif.
Le BACA : bilan acido-basique intégré
Le BACA (Bilan Acido-Basique de la ration en Cations et Anions) est une valeur calculée à partir de la teneur en cations (sodium Na, potassium K, calcium Ca, magnésium Mg) et en anions (chlore Cl, soufre S, phosphore P) de la ration. Il s'exprime en mEq/kg MS.
Formule simplifiée : BACA = (Na + K + 2Ca + 2Mg) - (Cl + 2S + 2P) / poids moléculaires respectifs × 1000
Recommandations INRA 2018 pour le BACA
| Phase physiologique | BACA recommandé | Pourquoi |
|---|---|---|
| Vache laitière en production | +200 à +350 mEq/kg MS | Equilibre acido-basique sanguin optimal |
| Vache tarie (3 dern. semaines) | -50 à -100 mEq/kg MS | Prévention fièvre vitulaire (activation absorption calcique) |
| Génisse en croissance | +150 à +250 mEq/kg MS | Moins critique mais à surveiller |
Un BACA trop élevé en période pré-partum (rations d'ensilage d'herbe riche en potassium) est la cause principale des fièvres vitulaires en élevage laitier. L'ajout de sels anioniques ou la limitation des fourrages riches en K permettent de corriger ce déséquilibre.
Les acides aminés : la nouveauté protéique
INRA 2018 introduit pour la première fois des recommandations pratiques sur les acides aminés limitants pour les vaches laitières hautes productrices. La lysine et la méthionine sont les deux acides aminés qui limitent le plus fréquemment la synthèse des protéines du lait.
- Lysine : doit représenter au minimum 7,3 % des PDI totales pour exprimer le potentiel laitier
- Méthionine : doit représenter au minimum 2,5 % des PDI totales
Ces recommandations ont conduit au développement des acides aminés protégés (méthionine en bypass), désormais intégrés dans de nombreux correcteurs azotés pour vaches haute production.
Recommandations pratiques pour l'éleveur
- Vérifiez la version des tables utilisées par votre logiciel ou conseiller : si ce n'est pas INRA 2018, demandez une mise à jour. L'écart sur les besoins d'entretien seul (2,5 % de plus) peut expliquer des déficits énergétiques inexpliqués.
- Commandez des analyses de fourrages : les laboratoires comme Valorex, Ylolab ou Inovalab fournissent des résultats compatibles INRA 2018, avec glucides fermentescibles, NDF, ADF et lignines.
- Intégrez le BACA dans la gestion du tarissement : l'investissement en analyses et en sels anioniques est rentabilisé en moins d'une saison si vous éliminez les fièvres vitulaires.
- Pensez aux glucides fermentescibles en ration mixte : dès que vous associez ensilage de maïs + orge ou blé + betterave, vérifiez que vous ne dépassez pas 280 g de glucides rapides par kg MS.
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